Trois reports officiels, un portail public abandonné en chemin, une ultime tentative parlementaire rejetée au printemps 2025. La généralisation de la facture électronique, votée fin 2019 pour s’appliquer dès 2023, n’entrera en vigueur que le 1er septembre 2026. Quarante-quatre mois séparent la première échéance envisagée de la date désormais inscrite dans le Code général des impôts.
Ce calendrier mouvant a nourri un réflexe dangereux chez une partie des dirigeants : attendre le prochain délai. Or la réforme 2026, son calendrier et ses obligations reposent désormais sur un socle législatif complet, des plateformes immatriculées et un pilote technique en production. Chaque report passé s’explique. En revanche, aucun mécanisme ne permet d’en espérer un nouveau, à une marge près.
Retracer l’historique du report de la facture électronique ne relève donc pas de l’archéologie réglementaire. Chaque épisode révèle ce qui a réellement bloqué : un portail public sous-dimensionné, des éditeurs en retard, des entreprises mal informées. Or chaque blocage a été levé un à un, ce qui rend l’échéance de 2026 autrement plus solide que les précédentes.
Un calendrier qui glisse avant même d’exister (2019-2022)
La chronologie de la réforme tient en six dates charnières, étalées sur six ans. Chacune correspond à un texte, un communiqué ou un vote qui a déplacé, redessiné ou verrouillé l’échéance. Les voici dans l’ordre, avant d’entrer dans le détail de chaque bascule.
28 décembre 2019 : l’article 153 pose le principe
Point de départLa loi de finances pour 2020 vote la facturation électronique B2B, applicable entre le 1ᵉʳ janvier 2023 et le 1ᵉʳ janvier 2025.
15 septembre 2021 : l’ordonnance fixe un premier calendrier
Report n°1L’ordonnance n°2021-1190 cale la première vague au 1ᵉʳ juillet 2024, soit 18 mois après le bas de la fourchette initiale.
28 juillet 2023 : la DGFiP suspend l’échéance
Report n°2Un communiqué de presse estival annule le rendez-vous de juillet 2024, sans annoncer de nouvelle date.
29 décembre 2023 : la loi de finances 2024 retient septembre 2026
Nouveau capL’article 91 inscrit le calendrier en deux vagues : 1ᵉʳ septembre 2026 puis 1ᵉʳ septembre 2027.
15 octobre 2024 : l’État renonce au portail gratuit
RenoncementLe PPF abandonne l’émission et la réception de factures pour se recentrer sur l’annuaire et le concentrateur de données.
11 avril 2025 : l’Assemblée rejette le dernier report
Verrou finalL’amendement CS1268, qui visait 2027-2028, est écarté en séance publique. Le calendrier 2026-2027 est confirmé.
L’article 153 de la loi de finances pour 2020 visait 2023
Tout commence le 28 décembre 2019 avec la loi n°2019-1479 de finances pour 2020. Son article 153 pose deux obligations jumelles : émettre les factures entre assujettis à la TVA sous forme électronique, et transmettre leurs données à l’administration fiscale. L’objectif affiché tient en un chiffre : la fraude à la TVA représente un manque à gagner estimé à plus de 3 milliards d’euros par an pour les finances publiques.
Le texte fondateur ne fixe pourtant aucune date ferme. Il prévoit une application au plus tôt le 1ᵉʳ janvier 2023, au plus tard le 1ᵉʳ janvier 2025, selon un calendrier à préciser par décret. Il conditionne aussi le dispositif à une dérogation européenne au titre de la directive TVA de 2006. Autrement dit, la base légale de la réforme naît avec une marge d’incertitude assumée de deux ans.
À l’automne 2020, la DGFiP remet au Parlement son rapport intitulé La TVA à l’ère du digital en France. Ce document dessine l’architecture qui tient encore en 2026 : un volet e-invoicing pour les factures B2B domestiques, un volet e-reporting pour les opérations B2C et internationales. La cible de 2023 reste alors officiellement d’actualité.
Le texte de 2019 n’a jamais promis 2023 ferme : la fourchette 2023-2025 figurait dès l’origine. Le « premier report » de 2021 reste donc, juridiquement, dans les clous du texte initial.
L’ordonnance de 2021 repousse tout de 18 mois
Le 15 septembre 2021, l’ordonnance n°2021-1190 transforme le principe en calendrier opérationnel. Trois vagues sont prévues : réception pour toutes les entreprises et émission pour les grandes entreprises au 1ᵉʳ juillet 2024, émission pour les ETI au 1ᵉʳ janvier 2025, puis pour les PME et micro-entreprises au 1ᵉʳ janvier 2026. Par rapport au plancher de 2019, le point de départ recule déjà de 18 mois.
Ce glissement initial passe presque inaperçu, car il s’accompagne d’une consolidation juridique rapide. L’article 26 de la LFR 2022, votée le 16 août 2022, ratifie l’ordonnance et inscrit le dispositif dans le Code général des impôts. Puis le décret n°2022-1299 du 7 octobre 2022 précise formats, mentions et modalités de transmission.
Fin 2022, la DGFiP et l’AIFE installent une communauté de relais réunissant fédérations, éditeurs et experts-comptables. Le dispositif semble sur les rails. Pourtant, ces échanges de terrain font précisément remonter, dès le début 2023, les premiers signaux d’un écosystème qui ne tiendra pas le rythme de juillet 2024.
Juillet 2023 : le report qui a redessiné la réforme
Un an avant la première échéance, le calendrier vacille. Les remontées convergent : ni le portail public, ni les éditeurs, ni les 4 millions d’entreprises concernées ne seront prêts au 1ᵉʳ juillet 2024. La décision tombe au cœur de l’été.
Un communiqué de presse en plein été
Le 28 juillet 2023, le ministère de l’Économie officialise le report par un simple communiqué de presse. La première échéance saute, sans qu’aucune nouvelle date ne soit annoncée : le calendrier sera redéfini dans la loi de finances pour 2024. Pour comprendre qui pilote ces arbitrages, il faut consulter le rôle de la DGFiP dans la réforme, à la fois maître d’ouvrage et autorité d’immatriculation.
Se donner le temps nécessaire à la réussite de cette réforme structurante pour l’économie.
— Communiqué du ministère de l’Économie, 28 juillet 2023
Le signal n’est toutefois pas celui d’un abandon. Le service d’immatriculation des plateformes, ouvert le 2 mai 2023, continue d’instruire les candidatures pendant tout l’été. Puis, en septembre 2023, Bruno Le Maire esquisse au 78ᵉ Congrès des experts-comptables de Montpellier la nouvelle séquence : tests du portail en 2024, phase pilote en 2025, bascule obligatoire en 2026. Le report devient une réorganisation, pas une remise en cause.
L’amendement I-5395 fixe le cap de septembre 2026
Le 17 octobre 2023, le gouvernement dépose l’amendement n°I-5395 au projet de loi de finances pour 2024. Le schéma passe de trois vagues à deux. Au 1ᵉʳ septembre 2026, l’obligation de réception s’appliquera à toutes les entreprises, tandis que l’obligation d’émission concernera les grandes entreprises et les ETI. Les PME et micro-entreprises émettront à partir du 1ᵉʳ septembre 2027.
Voté dans la loi n°2023-1322 du 29 décembre 2023, ce dispositif devient l’article 91 et fonde le calendrier officiel 2026-2027 encore en vigueur. Le décret n°2024-266 du 25 mars 2024 aligne ensuite les textes réglementaires de 2022 sur ces nouvelles dates. Particularité notable : l’article 91 embarque sa propre soupape, un décret pouvant décaler chaque vague de trois mois au maximum. Cette clause jouera un rôle central dans la suite du débat.
2024-2025 : un renoncement technique et une dernière offensive parlementaire
Le nouveau calendrier tient, mais la réforme change de visage en cours de route. Deux secousses, l’une technique fin 2024, l’autre politique au printemps 2025, mettent sa solidité à l’épreuve en moins de six mois.
L’abandon du PPF, un report qui ne dit pas son nom
Le 16 septembre 2024, la DGFiP publie la liste des 61 premières plateformes immatriculées sous réserve. Un mois plus tard, le 15 octobre 2024, l’État annonce que le portail public de facturation n’offrira finalement pas de service gratuit d’émission et de réception. Le PPF, porté par l’AIFE, se recentre sur l’annuaire central et le concentrateur de données. Le rôle de l’AIFE dans la réforme bascule ainsi d’opérateur de facturation à gestionnaire d’infrastructure.
Aucune date ne bouge, mais une promesse disparaît : la gratuité publique. Toutes les entreprises devront désormais passer par une plateforme privée. Ce renoncement, vécu comme un report fonctionnel par les petites structures, alimentera directement la fronde parlementaire de 2025. Pendant ce temps, la normalisation des échanges entre plateformes se poursuit, notamment via le FNFE-MPE et la normalisation des formats.
Depuis juillet 2025, les PDP s’appellent officiellement Plateformes Agréées (PA) et les Opérateurs de Dématérialisation deviennent des Solutions Compatibles. Les obligations restent identiques, seule la terminologie change.
L’amendement CS1268, adopté puis rejeté en dix-huit jours
Le 24 mars 2025, la commission spéciale de l’Assemblée nationale, qui examine la loi de simplification et ses ajustements 2025, adopte l’amendement CS1268 du député Christophe Naegelen. Le texte propose un an de délai supplémentaire : septembre 2027 pour les grandes entreprises et ETI, septembre 2028 pour les PME et micro-entreprises, avec des reports possibles jusqu’aux 1ᵉʳ décembre suivants.
Les arguments portent sur la suppression du volet gratuit du PPF, les surcoûts pour les petites structures et l’accumulation de réformes fiscales simultanées. La réponse tombe le 11 avril 2025 : l’Assemblée rejette le report en séance publique. Trois motifs l’emportent : la lutte contre la fraude à la TVA, la stabilité due aux acteurs qui ont déjà investi, et des dispositifs d’accompagnement jugés opérationnels. Dix-huit jours auront suffi pour ouvrir puis refermer la dernière fenêtre de report.
Pourquoi le calendrier ne bougera plus
Depuis avril 2025, plus aucun véhicule législatif ne porte de report. Restent deux questions : ce que la loi autorise encore, et ce que l’avancement du terrain rend crédible. Sur les deux plans, la réponse converge.
La clause de revoyure, seul report encore légal
L’article 91 de la loi de finances pour 2024 contient l’unique mécanisme de décalage restant : un décret peut repousser chaque vague de trois mois au maximum. Les plafonds sont absolus, soit le 1ᵉʳ décembre 2026 pour la première échéance et le 1ᵉʳ décembre 2027 pour la seconde. À ce jour, aucun décret de ce type n’a été publié et l’échéance du 1ᵉʳ septembre 2026 reste pleinement applicable.
Au-delà de ces 90 jours, tout report exigerait une nouvelle loi. Or le socle du dispositif est désormais codifié dans les articles 289 et 290 du CGI et adossé à une dérogation européenne. Défaire cet édifice supposerait un revirement politique majeur, à rebours du vote d’avril 2025 et de la trajectoire européenne d’harmonisation de la facturation électronique.
Même activée, la soupape de l’article 91 ne décalerait la bascule qu’au 1ᵉʳ décembre 2026. Un projet de mise en conformité demande plusieurs mois : ce gain théorique ne change rien au besoin de s’équiper maintenant.
Un écosystème trop avancé pour reculer
Les chiffres de terrain confirment l’irréversibilité. Au 5 mai 2026, lors de la Journée de la facturation électronique, la DGFiP recensait 129 plateformes en immatriculation définitive et 17 dossiers en instruction. Le pilote en environnement de production tourne depuis février 2026, avec de vraies données et un droit à l’erreur. Le marché s’est structuré : prix médian de 24 € par mois et environ 26 % d’offres gratuites pérennes, selon une étude de mai 2026 portant sur 68 solutions.
Le législateur a d’ailleurs durci le dispositif plutôt que de l’assouplir. Ce que change la loi de finances 2026 tient surtout au régime répressif : 500 € par transmission d’e-reporting manquante, 50 € par facture non conforme, avec un plafond de 15 000 € par an pour chaque manquement. Le détail figure dans notre guide des sanctions et amendes pour non-conformité. Par ailleurs, le chantier avance aussi côté contenu des documents, avec les 4 nouvelles mentions obligatoires à intégrer sur chaque facture. Reporter coûterait désormais plus cher que basculer.
Ce qui a bougé : trois décalages successifs (ordonnance de 2021, communiqué de juillet 2023, loi de finances 2024), un portail public réduit à l’annuaire en octobre 2024, une tentative de report rejetée en avril 2025.
Ce qui ne bougera plus : réception obligatoire pour toutes les entreprises au 1ᵉʳ septembre 2026, émission pour les PME et micro-entreprises au 1ᵉʳ septembre 2027, marge résiduelle de trois mois par simple décret.
À trois mois de la première échéance, la question utile n’est plus la date mais l’outil : chaque entreprise doit désigner la plateforme qui recevra ses factures dans l’annuaire central.
Questions fréquentes
Le report concerne-t-il aussi les factures adressées au secteur public ?
Non. La facturation électronique vers l’État, les collectivités et les établissements publics est obligatoire depuis le déploiement progressif de Chorus Pro entre 2017 et 2020, en application de la directive européenne de 2014. Les reports successifs ne portent que sur le volet B2B entre entreprises. Une structure qui facture déjà le secteur public dématérialise donc depuis plusieurs années, sans qu’aucun décalage ne l’ait jamais concernée.
Les entreprises des DOM suivent-elles le même calendrier ?
Oui. Les opérateurs établis dans les départements d’Outre-mer et assujettis à la TVA relèvent des mêmes échéances que l’Hexagone : réception au 1ᵉʳ septembre 2026, émission selon la taille en 2026 ou 2027. En revanche, les collectivités d’Outre-mer et les Terres australes restent hors du champ de la réforme. Une entreprise guadeloupéenne ou réunionnaise doit donc se préparer exactement comme une entreprise métropolitaine.
Que risque une entreprise qui mise sur un nouveau report ?
Deux types de risques se cumulent. Le risque financier d’abord : 50 € par facture non conforme et 500 € par transmission d’e-reporting manquante, chacun plafonné à 15 000 € par année civile. Le risque opérationnel ensuite : sans plateforme de réception inscrite dans l’annuaire au 1ᵉʳ septembre 2026, le circuit des factures fournisseurs se grippe, avec des retards de traitement et de paiement à la clé. Le pari du report se paie donc deux fois.
Une tolérance est-elle prévue au 1ᵉʳ septembre 2026 ?
Aucun moratoire général n’est annoncé, mais des tolérances ciblées existent. Les entités dépourvues de numéro SIREN, impossibles à inscrire dans l’annuaire, ne pourront pas être sanctionnées. Une indulgence s’appliquera également lorsque le défaut d’intégration à l’annuaire résulte de circuits de validation ou de difficultés techniques imputables à l’administration. Enfin, le pilote lancé en février 2026 fonctionne avec un droit à l’erreur, réservé toutefois aux participants volontaires.
Les entreprises étrangères non établies en France sont-elles soumises aux mêmes dates ?
Pas tout à fait. Pour les entreprises non établies en France mais redevables de la TVA au titre d’opérations réalisées sur le territoire, l’obligation d’émettre des factures électroniques est repoussée au 1ᵉʳ septembre 2027, quelle que soit leur taille. Ce décalage spécifique tient compte de la complexité d’intégration de ces acteurs dans l’annuaire et le schéma de transmission français. Leurs clients français, eux, restent soumis au calendrier de droit commun.